PARADE TROPICALE

Faire le portrait de l’Autre c’est proposer son point de vue, sa vision du sujet représenté. Les images que nous fabriquons sont notre interprétation des choses et le regard que nous portons sur les personnes est tout à fait subjectif.

Notre oeuvre est particulièrement ancrée en Guyane Française où nous vivons et travaillons. Morceau d’Europe en Amérique du Sud, c’est une terre historiquement multiculturelle. La notion d’exotisme y prend donc tout son sens en tant que point de vue. La multiplicité des cultures sous-entend des regards également multiples : ce qui y est exotique aux yeux de certains sera d’une banalité affligeante aux yeux des autres.

Nous sommes tous les deux arrivés en Guyane à l’âge de 5 ans. Notre métissage, fruit d’une enfance et une adolescence passées dans ce pays, est invisible et nous restons d’invétérés petits Blancs fraîchement débarqués aux yeux de ce qui ne nous connaissent pas. L’environnement dans lequel nous avons grandi nous a cependant permis de prendre conscience très tôt du fait que la pensée occidentale, si elle domine institutionnellement, n’est pas la seule façon d’observer le monde. De fait, l’articulation entre les cultures dans lesquelles nous avons baigné nous a toujours inquiétés et irrigue notre travail de manière plus ou moins réfléchie.

Si nos images sont totalement mises en scène, elles se nourrissent du réel. Nous sommes très attentifs aux personnes et situations que nous observons au quotidien. Nous fusionnons ainsi sans complexe le registre de l’icône, figée, mythique, celui de la carte postale, séduisante et racoleuse, au trivial et à l’anecdotique. Par la transposition, la décontextualisation, le décalage entre nos sujets et la manière dont nous les mettons en scène (posture, décor, costume, activité…) nous tentons de mettre en lumière la poésie et l’humour qui se dégagent de petites choses du quotidien sur lesquelles il est rare de se pencher.

Notre travail plastique aborde des thèmes « sérieux » tels que l’Autre, le genre, l’identité ou encore l’histoire des colonisations mais nous tenons à les traiter avec frivolité et légèreté. Cette manière d’opérer offre à mon sens plus de liberté au spectateur dans la lecture de nos images. Nous tentons de proposer non pas une opinion mais un chemin de pensée.

Au delà de la fantaisie, nous tentons d’amener le spectateur à s’interroger sur les similitudes de nos images en apparence kitsch et colorées avec des situations bien réelles et parfois graves. De même que les représentations exotiques, charmantes et légères en surface, révèlent finalement des rapports de domination.

Le travestissement est l’un de nos outils de prédilection pour aborder des sujets tels que l’identité par opposition à l’altérité. Le déguisement est une affaire sérieuse que nous assimilons à un rituel, un syncrétisme de la fascination pour l’altérité et de l’affirmation identitaire. On choisit bien souvent les attributs de son déguisement en opposition à sa propre identité, on construit par ce biais un personnage qui n’a rien de réaliste et qui est une ré-interprétation de notre vision de l’Autre

Par contraste, nos personnages souvent stylisés jusqu’à l’absurde, les scènes excessivement sophistiquées laissent transparaître, et mettent en valeur, l’humanité du modèle qui a bien voulu se prêter à notre jeu.

Texte rédigé avec le concours du précieux Paul Andriamananarasoamiaramanana

 

Créatures Exotiques

Le Studiomobile au Marché de Cayenne

Le marché de Cayenne est pour moi le coeur de la ville, un concentré des identités guyanaises d’aujourd’hui. Je suis comme fascinée par les personnes, pour ne pas dire les personnages qui font ce marché, ceux qui vendent, ceux qui font des ti job, ceux qui achètent ou passent juste manger une soupe en sortant de boîte de nuit. En tant que costumière la façon dont ces gens se vêtissent m’intéresse beaucoup par ce qu’elle raconte.

Quentin Chantrel, vidéaste, partage avec moi cette passion pour « les personnages de la vie ordinaire ». Ce projet d’un studio photo installé quelques jours au marché de Cayenne s’est donc rapidement imposé.

Si ces photographies ont, dans un premier temps, une vocation de mise en valeur des acteurs du marché, ils constitueront surtout une archive quant aux manières de se vêtir, de se coiffer aujourd’hui en Guyane selon son métier, son milieu social, son origine culturelle… Un témoignage du métissage dont cette contrée d’Amérique du Sud est faite.